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Exposition
virtuelle

Une Maison

près de Bicêtre

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4. Histoire du hameau du Kremlin : 1815-1900

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5. Nom, identités

et récit de ville

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1. Le Kremlin-Bicêtre : un drôle de nom pour une ville !

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2. Au commencement était Bicêtre

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3. Le Nouveau Kremlin

1. Le Kremlin- Bicêtre :

drôle de nom pour

une ville !

Ancre 1

D'où vient le nom curieux de la commune du Kremlin-Bicêtre ?

Cette commune de la banlieue sud de Paris n’est pas un village ancien ; son territoire faisait partie de la commune de Gentilly jusqu’à la fin du XIXe siècle.

« Bicêtre » vient du nom de la ville anglaise de Winchester. Au XIIIe siècle, un château a été édifié sur la colline dominant Gentilly. Propriété un temps de Jean de Pontoise, évêque de Winchester, le château prit le nom de Winchester, vite déformé en Vincestre, Bichestre, enfin Bissestre, attesté au XVIe siècle.

L’origine du nom Kremlin est plus obscure : l’étymologie admise la rattache à la campagne de Russie, de 1812, au cours de laquelle les troupes de Napoléon entrèrent dans Moscou, notamment dans la forteresse du Kremlin. C’est ce nom qui a été donné au premier hameau, construit entre 1815 et 1830, et à sa rue principale, aujourd’hui rue du Général Leclerc.

Jean-Lubin Vauzelle : Bicêtre vu des bords de la Bièvre. Aquarelle, début du XIXe siècle

Le Château de Bicêtre à présent ruiné, gravure de Claude Chastillon, début du XVIIe siècle.

"Le Kremlin était, on le sait, la forteresse principale défendant Moscou et à laquelle l’armée française donna l’assaut pendant la campagne de Russie. A la suite de cette déplorable expédition, beaucoup de soldats blessés furent hospitalisés à Bicêtre. Il est prouvé qu’un cabaret à l’enseigne du Kremlin s’ouvrit à proximité ; on dit même que, sous la Restauration, il était soupçonné de recevoir en cachette les vieux soldats restés fidèles à la mémoire de l’empereur […]. Quoi qu’il en soit, une agglomération se constitua peu à peu aux abords de la maison qui, par le nombre de son personnel et des pensionnaires jouissant de quelque liberté, avait aisément de quoi alimenter le petit commerce. [La Bibliothèque nationale possède la] carte de l’Etat-major où figure, en 1832, le nom du Kremlin ; [on] le retrouve ensuite mentionné comme lieu-dit sur le plan des environs de Paris levé par Bonhomme en 1839. On est donc autorisé à admettre que le quartier commença à prendre un peu d’importance entre 1830 et 1840."

[F. Bournon] : L’Etat des communes : Le Kremlin-Bicêtre. – Département de la Seine, 1906

Le cabaret du Kremlin, légende ou réalité historique ?

Quelle part de vérité contient cette « légende » ? Peut-on trouver le nom et l’emplacement exacts de ce cabaret ? Plus largement, peut-on éclairer l’histoire du premier hameau qui s’est construit à la porte de l’Hôpital de Bicêtre à partir des années 1810-1820 ? Et savoir comment ce hameau s’est peu à peu étendu et urbanisé, pour devenir le cœur de la commune qui s’est détachée de Gentilly en 1896 ? C’est ce que les archives nous ont permis de faire.

A gauche, les bâtiments de Bicêtre. En haut à droite de Bicêtre, le hameau du Kremlin, traversé par la rue du Kremlin. Elle part de la porte de l’Hôpital (Porte des champs), s’étend sur 250 mètres et se termine à la dernière maison du hameau. Elle sera élargie et prolongée jusqu’à la Porte d’Italie en 1860.

Carte d’état-major levée en 1819, mise à jour dans les années 1850 (détail).

Ancre 2

2. Au commencement,

était Bicêtre...

Façade nord de l'Hôpital. Les bâtiments seront surélevés d'un étage au milieu du XIXe siècle.

Le hameau du Kremlin sera bâti à gauche de l'Hôpital.

Vue de l'Hôpital royal de Bicêtre. Gravure (XVIIIe siècle).

L'Hôpital de Bicêtre

Au début du XVe siècle, le duc de Berry, frère du roi Charles VI, a racheté le château de Vincestre et a fait bâtir à son emplacement une luxueuse forteresse. Mais à cette époque les combats faisaient rage autour de Paris et ce château a été pris et incendié dès 1411. Au milieu du XVIIe siècle, un établissement de charité a été construit sur les ruines du château médiéval ; il devint bientôt une des maisons de l’Hôpital général, institution chargée de secourir, mais aussi de moraliser et de mettre au travail les pauvres et vagabonds parisiens. A Bicêtre étaient enfermés les hommes et les jeunes gens, tandis que les femmes et les enfants étaient internés à la Salpêtrière. Si les pauvres arrêtés lors du « grand renfermement »[1] des années 1650 ont retrouvé assez vite leur liberté, l’Hôpital de Bicêtre a continué à être un lieu à la fois de refuge et d’internement : indigents, fous, syphilitiques, criminels y ont séjourné au fil du temps. Leur nombre était considérable : en 1801, la population de Bicêtre s’élevait à 3 000 indigents et prisonniers[2].

Au milieu du XVIIIe siècle, a été percée la route royale n° 7 (route de Fontainebleau) qui passe à environ 250 mètres de Bicêtre. C’est pour relier l’Hôpital à cette route que l’avenue de Bicêtre et la Porte des champs ont été aménagées. En 1811 il n’y avait encore aucune construction hors de l’Hôpital de Bicêtre, comme on le voit sur le premier plan cadastral."

 

[1] J. Delamare et T. Delamare-Riche : Le Grand renfermement : histoire de l’hospice de Bicêtre, 1657-1974…

[2] J. Bastié : Croissance de la banlieue parisienne…

En bas à gauche, les bâtiments de Bicêtre. En bas à droite, l’avenue de Bicêtre qui relie la porte de l’Hôpital (Porte des champs) à la route de Fontainebleau. Un sentier part de la porte de l’Hôpital et se dirige vers le nord (en pointillé). Il traverse le lieu-dit les Périchets. Aucune construction hors de l’Hôpital.

Plan cadastral de 1811. Section D (de Bicêtre). Chaque parcelle porte un numéro précédé de la lettre D.

Archives départementales du Val-de-Marne :FRAD094_3P_001043 (consultable en ligne)

Qui étaient les habitants de Bicêtre

au début du XIXe siècle ?

Après la Révolution française, Bicêtre a conservé une prison (jusqu’en 1837) et un service pour les « aliénés » (adultes et jeunes garçons). Prisonniers et « aliénés » étaient enfermés. Une compagnie de soldats vétérans était d’ailleurs affectée à la garde de Bicêtre.

Mais en 1801 l’établissement a été réformé. Il a reçu une nouvelle mission, accueillir les vieillards indigents et les infirmes, un nouveau nom, « Hospice de la vieillesse (hommes) » et un nouveau règlement. Les « administrés », plus de 2 000, étaient en majorité de vieux ouvriers parisiens sans ressources. Ils gagnaient un peu d’argent en travaillant au sein de l’hospice. Ils pouvaient se ravitailler dans Bicêtre où existaient plusieurs boutiques : épicerie, fruiterie, mercerie, débitant de tabac ; une cantine vendait des boissons pour le compte de l’hospice. Ils pouvaient en sortir librement certains jours et, après 1815, ont été bâtis près de la Porte des champs les premiers marchands de vins, traiteurs et cabarets (débits de boisson modestes, où l’on pouvait parfois prendre des repas). Leur nombre croissant fait penser que les administrés aimaient sortir pendant leurs heures de loisirs dans ces lieux conviviaux où ils se sentaient plus libres…

En plus des soldats et des vieillards, logeaient à Bicêtre environ 300 employés, susceptibles eux-aussi de fréquenter des estaminets proches de l’hospice.

A la fin de son roman, Le colonel Chabert, qui se déroule en 1840, Balzac nous montre le vieux colonel, pensionnaire de Bicêtre, se promenant près de l’hospice, l’esprit un peu confus car il est allé déjeuner et boire quelques verres « autre part qu’à l’établissement ».

« En 1840, vers la fin du mois de juin, Godeschal, alors avoué, allait à Ris, en compagnie de Derville, son prédécesseur. Lorsqu’ils parvinrent à l’avenue qui conduit de la grande route à Bicêtre, ils aperçurent sous un des ormes du chemin un de ces vieux pauvres chenus et cassés qui ont obtenu le bâton de maréchal des mendiants, en vivant à Bicêtre comme les femmes indigentes vivent à la Salpêtrière. Cet homme, l’un des deux mille malheureux logés dans l’hospice de la Vieillesse, était assis sur une borne […]. Ce vieillard avait une physionomie attachante. Il était vêtu de cette robe de drap rougeâtre que l’hospice accorde à ses hôtes, espèce de livrée horrible.

– Ce vieux bicêtrien est […] le comte Chabert, l’ancien colonel…»

 

H. de Balzac : Le colonel Chabert

Plan de l'hospice de Bicêtre, 1813.

Archives de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris : 3Fi4_BICETRE_0594

3. Le Nouveau Kremlin

Ancre 3

Enquête sur un cabaret

Dans l’espoir de trouver trace du cabaret « Au Kremlin » ou « Au sergent du Kremlin », l’enquête a consisté à chercher dans les archives cadastrales et fiscales de Gentilly[1] le maximum d’informations sur tous les propriétaires et les locataires des maisons qui se sont bâties à la porte de Bicêtre ; ceci entre les années 1810 et 1840. Grâce aux plans et aux matrices cadastrales, on peut repérer les parcelles construites et établir la liste des propriétaires. Puis les archives de l’enregistrement nous donnent des informations sur les propriétés. La consultation des registres manuscrits du XIXe siècle est assez laborieuse… mais elle a été fructueuse.

 

[1] Consultables aux Archives départementales du Val-de-Marne.

Plan cadastral de 1845 (détail). En rose, les bâtiments construits avant 1845.

Archives départementales du Val-de-Marne : 3P 1048 (consultable en ligne)

La Table des baux de la fin des années 1820 contient une partie de la réponse recherchée : le 21 août 1829, un certain Pierre Taupin, qui venait de racheter la parcelle D89, louait la maison ainsi décrite : « Une maison portant pour enseigne le [un mot illisible] Kremlin à Gentilly ». Le nom Kremlin est bien identifiable, mais pas le mot qui le précède !

Table des baux, 1828-1838.

A la page suivante du même registre, à la date du 1er juin 1830, le même Taupin, brigadier de gendarmerie à Paris, louait une « partie d’une maison appellée (sic) Le nouveau Kremlin, commune de Gentilly sous Bicêtre ». Cette fois, le nom est bien lisible.

La Table des acquéreurs des années 1827-1828 confirme ce nom : Claude Lecou, docteur en médecine, a acheté le 3 août 1828 à François Grandjeaud, tailleur de pierres, et à son épouse Joséphine Frérot, « une maison à Gentilly, près Bicêtre, à l’enseigne du nouveau Kremlin, et dépendances ». Cette acquisition s’est faite par adjudication. Les dates de ces inscriptions (1828-1830), sont plus anciennes que la première carte où figure le nom Kremlin (1832) : c’est donc bien la maison qui a donné son nom au hameau, puis à la rue et à la ville.

Table des acquéreurs : 1828-1838.

Table des acquéreurs : 1827-1828.

Plan du hameau du Kremlin (septembre 1826). La maison du Nouveau Kremlin y figure en bordure du chemin, avec pour nom de propriétaire : Frérot Dupont.

Histoire de la maison à l'enseigne du Nouveau Kremlin reconstituée grâce aux actes de vente

Description de la maison du nouveau Kremlin

Dans l’acte de vente du 3 août 1828, on trouve la description suivante : « Cette maison de nouvelle et solide construction, est élevée sur cave, d’un rez-de-chaussée appliqué à une cuisine, salle à boire et un cabinet[1] ; d’un premier étage distribué en une salle de billard et trois cabinets ; d’un deuxième étage ayant quatre chambres et un cabinet et d’un troisième étage en mansarde, formant cinq cabinets, comble à deux égouts, couvert en ardoises ; deux petits bâtiments en appentis, adossés à ladite maison ; terrain au devant ; jardin derrière, dans lequel il y a un puits mitoyen ; l’étendue superficielle de cette propriété est de dix-sept ares huit centiares » (1708 m²).

 

[1] Au XIXe siècle, le mot cabinet a plusieurs sens (Trésor de la langue française, consultable en ligne). Il désigne une « pièce à l’écart dans un restaurant, pour les clients qui désirent être seuls », mais aussi une « petite pièce d’un appartement » qui peut être louée comme chambre.

Le plan de 1890 porte les dimensions de la surface bâtie. Surface au sol: 102 m² ; surface totale (des 4 niveaux) : environ 400 m². En 1828, le cabaret occupe le rez-de-chaussée et le premier étage, environ 200 m². Aux deuxième et troisième étages, des chambres à louer, cinq à chaque étage. Surface moyenne des chambres : un peu moins de 20 m².Ce sont donc des petits logements. En 1832, le « marchand de vins traiteur » n’occupe plus que le rez-de-chaussée.

Plan du rez-de-chaussée, annexé à l'acte

de vente de 1890. A cette date, le rez-de-chaussée abrite une épicerie. La partie colorée en rose est la partie de la maison qui empiète sur le tracé de la rue du Kremlin qui doit être élargie.

Description de la maison dans l’acte de vente de 1832

« Cette maison est élevée en partie sur cave et sur terreplein (sic), d’un rez-de-chaussée, de deux étages carrés et d’un étage de comble couvert en ardoises à deux égouts. A l’extrémité du côté de la route de Fontainebleau est un bâtiment [1 mot illisible] dans lequel se trouve la cage de l’escalier.

Le rez-de-chaussée est occupé par un marchand de vins traiteur, ayant pour enseigne nouveau Kremlin. Il se compose d’une pièce servant de salle de billard ayant deux entrées dont une sur le chemin fermée par une porte à un ventail, vitrée de quatre carreaux, et sur le pignon une porte à deux ventaux garnie de six carreaux ; elle est éclairée par une croisée sur le chemin, à côté de laquelle est une baie de croisée bouchée, à laquelle il reste une paire de contrevents ; sur la face, côté du terrein (sic), deux autres croisées ; dans la cloison qui sépare cette pièce de la salle à côté est une porte vitrée et une croisée à deux ventaux ; salle ensuite, éclairée par deux croisées, dont une sur le chemin et l’autre sur le terrein ; dans la cloison qui sépare cette pièce du laboratoire[1] qui suit, est une baie de porte sans fermeture et une croisée à deux ventaux.

Le laboratoire est éclairé sur le chemin par une croisée ; à l’extrémité opposée se trouve la descente de cave, pratiquée sous l’escalier qui conduit aux étages supérieurs. Toutes ces pièces sont plafonnées en plâtre et carrelées en grands carreaux de terre cuite, à la suite le pallier (sic) de l’escalier, dans lequel est pratiquée une autre descente de cave fermée d’une trappe.

Premier étage : à droite en montant est une pièce à cheminée, éclairée sur le terrein par une croisée à deux ventaux, à gauche un couloir éclairé sur le terrein, par une croisée à deux ventaux ; à la suite une chambre à feu éclairée sur le terrein  par deux croisées, en face un cabinet éclairé sur le terrein par une croisée ; ensuite le couloir qui conduit à l’escalier du second étage, au fond deux chambres, dont une à feu, tirant le jour sur le chemin.

Deuxième étage : à droite en montant, deux chambres dont une à cheminée éclairée sur le chemin par deux croisées à côté et deux autres chambres tirant [1 mot illisible] jour sur le terrein ; en face de l’escalier une petite chambre à feu éclairée par une croisée sur le terrein ; à gauche deux pièces dont une à feu, éclairées chacune par une croisée sur le terrein ; à côté près de l’escalier du troisième, une pièce à feu éclairée sur le chemin par une croisée ; tout cet étage est carrelé en grands carreaux de terre cuite et plafonné en plâtre.

Troisième étage : cet étage sous le comble est lambrissé et distribué en sept pièces, dont cinq à feu, qui sont éclairées par des châssis à tabatière ; l’escalier est éclairé par deux croisées et un châssis à tabatière.

Derrière ce bâtiment, côté de la route de Fontainebleau, est un terrein en culture. »

[1] Cuisine du restaurant.

Que peut-on savoir de la vie de Joséphine Frérot et François Grangeaud, le jeune couple qui a bâti la maison ?

Peut-être Joséphine Frérot et François Grangeaud ressemblaient-ils à ces jeunes gens dessinés dans les années 1820 ?

Il n’est pas facile de trouver des informations sur le jeune couple bâtisseur du Nouveau Kremlin, principalement à cause de la disparition de nombreux actes de l’état-civil parisien lors des incendies de la Commune de Paris (1871).

De Joséphine Frérot, on sait seulement que ses prénoms d’état-civil étaient Sophie Clotilde. Elle avait 20 ans en 1825 lorsqu’elle a acheté le terrain de Bicêtre et a épousé, quatre mois plus tard, François Grangeaud (orthographe de l’état-civil ; son nom est écrit Grandjeaud dans les actes de vente ; cette différence d’orthographe est peut-être le signe que ce jeune homme ne savait pas épeler son nom ni écrire). Joséphine était la fille de Jacques Frérot et Clotilde Dupont, son épouse ; elle était marchande mercière et habitait chez ses parents, 71 boulevard Montparnasse, à Paris. 

François Grangeaud était né le 21 germinal an 7 de la République (10 avril 1799), à Rancon (Haute-vienne). Fils de Denis Grangeaud, sabotier, âgé de 42 ans, et d’Anne Couty, son épouse, 26 ans, sans profession : une famille pauvre du Limousin. François apprend le métier de tailleur de pierres et quitte jeune le département, car il ne figure pas parmi les conscrits de la Haute-Vienne. Peut-être vit-il déjà à Paris qui attire de très nombreux ouvriers du bâtiment venant du Limousin (notamment les fameux maçons de la Creuse). Il avait 26 ans lorsqu’il épouse Joséphine. Comment ont-ils eu l’idée de faire construire un cabaret et des chambres à louer à Gentilly, où ils n’avaient pas de famille ? Peut-être François avait-t-il travaillé à Gentilly, dans une des nombreuses carrières de pierre à bâtir, où il aurait entendu parler de bonnes affaires à faire aux portes de Bicêtre ? En tout cas, ils ont le projet de s’enrichir en faisant construire cette maison et François connaît bien le métier et le milieu du bâtiment. La maison semble d'ailleurs de belle qualité.

Fichier des mariages parisiens ( 1795-1862).

Acte de naissance de François Grangeaud.

Ils n’ont pas réussi à s’enrichir. Ils ont emprunté de grosses sommes et n’ont pas pu rembourser leurs créanciers. Le bien est saisi au printemps 1828 et la saisie convertie en vente par adjudication.

Répertoire des formalités hypothécaires, case de Joséphine Frérot : à gauche, les achats et ventes effectués ; à droite, les emprunts souscrits. Les sommes empruntées sont très importantes.

Pourquoi cet échec ?

  • Le jeune couple se lance dans le projet sans capital initial (Joséphine achète d’ailleurs le terrain en viager, payable sous la forme d’une rente annuelle de 120 F) ;

  • Ils ont probablement peu de connaissances en matière financière ;

  • La construction d’une grande maison coûtait cher : matériaux coûteux, travail non mécanisé nécessitant de nombreux ouvriers ;

  • En 1828, la police parisienne fait état d’un grand nombre de chômeurs dans le secteur du bâtiment ; peut-être François a-t-il été touché par cette crise économique ?

  • Surtout, pour réussir, ce projet supposait que le prix des terrains et des loyers augmente rapidement à Gentilly, comme c’était le cas à Paris. Mais Bicêtre est encore loin de la capitale (jusqu’en 1860, la limite de Paris se situe Place d’Italie) et les prix des maisons et des loyers n’augmentent pas assez pour dégager rapidement une plus-value.

 

Que sont-ils devenus par la suite ?

En 1828, le jeune couple habite à Paris, rue Saint-Maur du Temple, près du canal Saint-Martin. En septembre 1830, ils ont un fils, Jacques. Cinq mois plus tard, Joséphine meurt, le 12 février 1831, à 26 ans. Son acte de décès est introuvable.

Plus tard, François retourne dans son village natal, Rancon, où son fils Jacques, maçon, se marie en janvier 1854. François assiste au mariage : il a 54 ans et est toujours tailleur de pierres. Il y meurt le 7 août 1875, à l’âge respectable de 76 ans. Il était remarié et « propriétaire cultivateur »

Acte de décès de François Grangeaud

Acte de décès de François Grangeaud. Archives départementales de la Haute-Vienne en ligne.

Pourquoi le nom du Nouveau Kremlin ? 

Un hommage aux soldats de l'Empire

Le nom de Nouveau Kremlin a été donné en 1826 ou 1827 par les époux Grangeaud ou le gérant de l’établissement (dont on ne sait rien). Grangeaud, né en 1799, était trop jeune pour avoir fait la campagne de Russie. Peut-être un proche des propriétaires a-t-il été soldat de l’Empire ? Mais, faute d’archives, on ne peut pas le savoir. Il est plus probable que le nom a été donné en hommage aux soldats de l’Empire. La campagne de Russie de 1812, véritable épopée, est tout de suite devenue légendaire. Elle symbolisait la gloire et les souffrances des soldats de la Grande armée. 

BOILLY Louis Léopold (1761-1845)

BOILLY Louis Léopold (1761 - 1845) : Scène de Cabaret.

Photo RMN-Grand Palais.

Et, au moment où le Nouveau Kremlin ouvre ses portes, la mort de Napoléon (1821) et la publication du Mémorial de Sainte-Hélène (1823) ont revivifié la légende napoléonienne. Déçue par le retour des Bourbons, l’opinion publique est devenue nostalgique des années de l’Empire.

Y avait-il à l’hospice assez de vieux soldats pour assurer une clientèle régulière à un cabaretier, comme l’affirme L’Etat des communes, Le Kremlin-Bicêtre ?  Entre 1814 et 1829, il n’y avait pas beaucoup d’anciens soldats parmi les pensionnaires habituels de l’hospice[1] : durant ces quinze années, 145 militaires ou anciens militaires ont été admis, soit moins de 2 % des entrées. Ils sont en majorité amenés « sur ordre de Monsieur le Préfet de police », principalement à cause de troubles mentaux. Certains ressortent quelques mois plus tard, considérés comme suffisamment guéris. Donc, dans les années 1815-1830, il ne devait pas y avoir en même temps plus d’une cinquantaine d’anciens militaires parmi les pensionnaires de Bicêtre, car l’établissement chargé de recueillir les « vieux débris de la Grand armée » était l’Hôtel des Invalides à Paris[2].

 

[1] Archives de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris. Bicêtre. Registre des entrées : 1Q2.

[2] N. Petiteau : Lendemains d’empire : les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle

Mais à la même époque une compagnie de soldats vétérans était affectée à la garde de Bicêtre. Les vétérans étaient des soldats « qui ont accompli 24 ans de service et qui ont des infirmités ou des blessures empêchant de servir dans leur arme mais autorisant à faire le service sédentaire ». Deux compagnies sont successivement casernées à Bicêtre : la 5e compagnie de fusiliers sédentaires, de 1816 à 1822, puis la 9e compagnie de sous-officiers sédentaires. Ces compagnies comptent environ 115 hommes, dont la plupart ont la cinquantaine et ont participé aux guerres de la Révolution ou de l’Empire. En dehors de leurs heures de service, ils peuvent circuler librement, en uniforme, et prennent part à la vie du hameau. Ainsi, le sergent Jean Prudent Gouverneur qui a épousé une marchande de vins tenant boutique « aux portes de Bicêtre » et s’est installé là pour sa retraite.

La transmission du nom

En moins de dix ans, un glissement s’est produit, le nom du cabaret devenant le nom du groupe de maisons. La première mention du nom « Kremlin » appliqué au hameau, apparaît dans la matrice cadastrale, à propos de la maison construite par Deschamps dans la portion ouest de la parcelle D89 : « 1834 : Lieu-dit : Au Kremlin : maison, construction nouvelle ».

La plus ancienne mention de la rue du Kremlin date de 1837 ; elle figure dans l’acte de vente de la parcelle D100 (illustration ci-dessus, 7e ligne)[1].

Dans les archives consultées, aucune autre enseigne n’est mentionnée. Le Nouveau Kremlin a eu un traitement particulier, sans doute à cause de sa notoriété. Etait-il connu pour la qualité de l’accueil ou pour des raisons politiques ? Etait-il un foyer d’agitation bonapartiste ? C’est possible, mais aucune preuve n’a pu être trouvée dans les dossiers de police conservés aux Archives nationales pour les années 1825-1835.

 

On raconte souvent aujourd’hui que le cabaret s’appelait Au sergent du Kremlin. Comment a-t-on pu imaginer ce nom ? La présence d’un sergent parmi les premiers habitants du hameau pourrait l’expliquer. Mais le sergent Gouverneur n’a pas fait la campagne de Russie… Peut-être faut-il plutôt le rapprocher du nom le « Sergent de Waterloo », que Victor Hugo donne à l’auberge des Thénardier dans Les Misérables, son roman publié en 1862 et qui connaît depuis un immense succès ?

[1] Dans l'émission de France Inter Grand bien vous fasse du 6 février 2020, Thierry Pacquot, philosophe de l'urbain, citait l'écrivain français Emile Magne qui écrivait en 1908 : "Le magasin est l'âme de la rue". Et T. Pacquot ajoutait : "Bien souvent, une rue portait le nom de l'enseigne du magasin qui se trouvait là, avant qu'on attribue des noms de colonisateurs ou de militaires !"

La plus ancienne mention de la rue du Kremlin date de 1837 ; elle figure dans l’acte de vente de la parcelle D100. 

Note: Dans l'émission de France Inter Grand bien vous fasse du 6/02/2020, Thierry Pacquot, philosophe de l'urbain, citait l'écrivain français Emile Magne (1908) : " Le magasin est l'âme de la rue". Et il ajoutait : "Bien souvent, une rue portait le nom de l'enseigne du magasin qui se trouvait là, avant qu'on attribut des noms de colonisateurs ou de militaires !"

 

Dans les archives consultées, aucune autre enseigne n’est mentionnée. Le Nouveau Kremlin a eu un traitement particulier, sans doute à cause de sa notoriété. Etait-il connu pour la qualité de l’accueil ou pour des raisons politiques ? Etait-il un foyer d’agitation bonapartiste ? C’est possible, mais aucune preuve n’a pu être trouvée dans les dossiers de police conservés aux Archives nationales pour les années 1825-1835.

On raconte souvent aujourd’hui que le cabaret s’appelait Au sergent du Kremlin. Comment a-t-on pu imaginer ce nom ? La présence d’un sergent parmi les premiers habitants du hameau pourrait l’expliquer. Mais le sergent Gouverneur n’a pas fait la campagne de Russie… Peut-être faut-il plutôt le rapprocher du nom le « Sergent de Waterloo », que Victor Hugo donne à l’auberge des Thénardier dans Les Misérables, son roman publié en 1862 et qui connaît depuis un immense succès ?

Naissance d'un quartier commerçant : le hameau du Kremlin entre 1815 et 1848

La construction du hameau s’est faite sur des parcelles longues et étroites, d’une surface de 1 500 à 2 000 m². Elles appartenaient à des propriétaires privés. Aucun plan d’ensemble n’a été établi. Le premier bâtiment a été construit avant 1816, au bout du sentier qui deviendra la rue du Kremlin. En 1817, cette propriété a été achetée par Etienne Dominique Belhomme qui y est devenu marchand de vins (en gros et au détail) et traiteur. Il loue aussi des logements. En 1826, quinze maisons sont déjà construites et le mouvement s’accélère à la fin des années 1820 : trente-cinq maisons figurent sur le plan cadastral de 1845. De taille et de qualité très variables : à côté de grandes maisons, sont bâties des maisons toutes petites et même une « baraque », construite par une veuve dans un jardin qui lui est loué.

Les propriétés changent fréquemment de main, les transactions sont nombreuses. Plusieurs propriétaires achètent des terrains de presque 2 000 m², divisent leurs parcelles en deux, font construire une maison sur une partie du terrain et revendent l’autre. Certaines parcelles seront divisées plusieurs fois et l’on finit par avoir des propriétés de petite dimension, comme on le voit sur le plan cadastral de 1845. On constate un arrêt des constructions dans le courant des années 1840. Les plans de 1854 et 1868 ne montrent pas sensiblement plus de maisons que le plan de 1845.

1811

1845